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Le vagabond est de retour. Il était déjà venu au printemps dernier, lorsque je n’étais pas encore installée ici. J’explorais la maison pendant que mon futur vendeur terminait la rénovation de la salle-de-bain (il est plombier de son état, mais bricoleur universel de nature). Depuis le fond du placard ou je fouillais, j’entendis quelques mots indistincts, suivis par la voix de l’artisan, plus douce et hésitante que d’habitude : « Ah, c’est très joli, mais je ne pense pas que ça puisse intéresser… désolé… »

– …n’ptit panier ? r’gard, ‘est bien çui-là… insista la voix inconnue.

– Oui, je ne dis pas le contraire, mais vous savez, on a tout ce qu’il faut… répondit mon vendeur.

Piquée par la curiosité, ou par ma fascination de toujours pour tout ce qui est plus ou moins romanichel, itinérant et nomade, je surgis alors en interrompant les refus polis :

– Attendez, je voudrais voir !.. Bonjour monsieur, alors, vous faites des paniers ?

– Oui ! N’ ptits paniers, comme ça…

Et il me tend un très joli panier rond d’osier, mariant l’osier noir et le blanc. Et il me fait l’article. Nota : la première fois que j’ai rencontré le vagabond, je ne comprenais pas une phrase sur cinq. J’ai bien progressé depuis.

– L’est joli, p’tit panier. T’fais provisions, ‘ec ça. T’ramasses ‘é pommes ! ‘t’plaît, hein !

Il parlait sur un ton enthousiaste et brusque. Tout était affirmatif dans ses phrases, même les questions.

– Oh oui, il est très joli, m’extasiais-je presque totalement honnêtement, car le panier avait vraiment ce petit je-ne-sais-quoi dont auraient raffolé les magazines de déco.

Mais du coin de l’œil je détaillais mon vis-à-vis. L’homme était à peu près de ma taille, donc environ 1,60 m. Il avait les cheveux châtain et feutrés, qui se tenaient drôlement, presque à l’horizontale. Un lambeau de tissu-éponge noué en bandeau sur son front retenait le tout loin de ses yeux. Son regard marron foncé était très direct et il ne cillait pas, ce qui lui donnait un air très insistant, presque gênant. Il avait sur lui des couches superposées de vêtements usagés. Ses mains étaient grandes et semblaient fortes, ses ongles et ses doigts semblaient plus teints que sales. Le travail de l’osier, peut-être ? Il était surtout accompagné par une extraordinaire bicyclette où tout son atelier était embarqué : sur le porte-bagages, deux fagots d’osier, un sombre, un clair, qui donnait au vélo une envergure d’à peu près deux mètres cinquante. Par-dessus, et sur le guidon, une demi-douzaine de paniers ronds étaient fixés par leur anse. Un énorme tas indéterminé, mais où je distinguais des vêtements et une couverture, était fixé sur le cadre et la selle. Je ne voyais pas les pédales.

J’ai fini par lui acheter un panier et lui ai encore passé commande d’un autre ouvrage, une caisse d’osier qui pourrait me servir à poser des bûches près du poêle (la maison est chauffée au bois… il y a tout le nécessaire dans le jardin !). Il m’apporta le panier terminé la semaine suivante, et me demanda en même temps si je n’avais pas de vieux pulls à lui donner. Plongeant dans le fatras du mort que je n’avais pas encore trié (je parle du propriétaire précédent à mon vendeur), je saisis l’occasion de me débarrasser de ces vêtements sans me déplacer, et fis un heureux. Le vagabond m’expliqua qu’il devait repartir, mais qu’il repasserait pour me remercier en me donnant un « tout p’tit panier » qu’il ferait pour moi. La fidélisation du client n’est pas l’exclusivité des grandes surfaces !

C’est aujourd’hui qu’il est repassé. Il m’a d’abord demandé des nouvelle de la caisse à bois. J’en ai eu pas mal l’usage ce printemps, il a fait tellement mauvais ! et je lui ai certifié qu’elle était très belle et que j’en étais très contente.

Il a alors sorti de derrière son dos un minuscule panier, adorable, dont le fond ne débordait pas de ma paume quand je l’ai posé sur ma main.

– Tiens, s’pou toi, pass’ke toi t’gentille, toi, j’te fais tout p’tit panier…. (j’ai mis longtemps à comprendre cette phrase, mais heureusement il s’est répété plusieurs fois)

– Oh merci…

Je le regardais sous toutes les coutures en essayant d’imaginer à quoi il pourrait servir. Le vagabond me proposa son idée :

– T’y met d’fleurs !

– Des fleurs, vous croyez ? mmm…

– Oui, t’mets des fleurs, pou’ faire joli !

Le spectre du magazine de décoration – de luxe – refit son apparition. Soudain j’eus une meilleure idée :

– Ou des tout petits fruits… des fraises des bois !

Silence et regard étonné en face de moi. Je repris :

– Mais oui, un panier pour fraises des bois ! … Vous savez que j’en ai ? Vous les avez vues ? Vous en voulez ?

Le vagabond dit un vague « Ah oui, ‘raises d’bois… t’en as ? » Et me suivit dans le potager où j’étais partie depuis le début de ma dernière phrase. Mon parterre de fraises des bois fit son petit effet. Accroupis au milieu du miracle, on se gobergea avec un bel ensemble, puis le vagabond  décida :

– Allez, on remplit t’p’tit panier !

Et nous fîmes une cueillette consciencieuse. J’en ai stocké bien plus aujourd’hui que j’en ai mangé, à l’inverse de mon habitude. Le fait de se savoir observée, sans doute.

Pendant la cueillette, on parla. Le vagabond n’est pas un romanichel, un tzigane. Quand je lui ai posé la question, il a eu un petit « tss ! » méprisant. Il est juste un vagabond, tout seul. Avec des papiers bien compliqués à gérer, surtout lorsqu’il doit se rendre à des rendez-vous de contrôle et qu’il ne sait pas exactement quel jour on est… ni lire. Il interrompait fréquemment notre conversation pour me donner des recommandations : « ‘tention, p’têtre vipères, attention » disait-il en approchant doucement la main des fraises à ras de sol. Ou encore, alors que j’avais remarqué un papillon qui essayait ses jeunes ailes trop près de nous sur le sol et que je le poussais gentiment vers le côté : « C’pas bon, ça, donne la gale ! » Je lui ai dit que j’en touchais tout le temps et que je n’avais jamais eu la gale, mais il n’a pas eu l’air de me croire….

Enfin, il m’a fait un long discours sur les « voyous » qui rôdaient dans les bois (« T’font du mal ! Pour rien !! ») et me répéta au moins dix fois de ne pas me promener toute seule loin de chez moi. Je lui en fis la promesse. Facile promesse, puisque je ne sors pas de chez moi. Ce qui ne m’empêche pas de le prendre au sérieux, et ce soir, alors que le noir est retombé tout autour de la maison, j’imagine des « voyous » cheminer de-ci delà dans la forêt, cherchant le mauvais coup et l’innocente cruche qui aurait la mauvaise idée de vouloir contempler la nature, seule, en pleine forêt, au milieu de la nuit…. Dommage, j’aurais bien…. Mais bref !

En résumé : j’étais donc seule dans mon jardin, loin de tout, avec un vagabond parfaitement inconnu à l’air louche, et je lui promettais de ne pas parler aux inconnus seule dans les bois…. Allez savoir !

A demain ?

panier

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