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Drôle de journée.

J’ai « travaillé » dans le potager toute la matinée, puis j’ai pris un grand bain, j’ai déjeuner, et je me suis allongée pour une sieste que je prévoyais de vingt minutes… et je me suis réveillée vers 18 heures, juste au moment où le vent commençait à tomber et les oiseaux à chanter de nouveau. Un verre d’eau, quelques fraises grappillées en partant pour ma promenade, puis une lente vadrouille dans mes allées, sous mon chapeau de paille, jusqu’à l’étang ; au retour, une petite demi-heure à balayer mon herbe tondue pour pailler la partie de potager dégagée ce matin… et l’heure du dîner – la plus importante, celle que sonne mon estomac – était arrivée. Ce soir, je me sens trop détendue et trop agréablement lasse pour faire quoi que ce soit d’autre.

Ça doit être le rythme des vacances qui rentre. Ou le rythme du jardin… En fait, sûrement un peu des deux. La frénésie des premiers jours est passée, je me fais sage…. j’ai l’impression d’être ici depuis mille ans et que ma vie parisienne n’est qu’une inutile et futile agitation, celle des agendas pleins de rendez-vous et d’échéances…

D’ailleurs quel dommage (ton ironique) ! Justement cette grande détente, tant attendue, arrive aujourd’hui, alors que j’avais prévu d’utiliser les heures chaudes de la journée pour un travail que je dois rendre avant la fin de la semaine… je n’en ai même pas rêvé – et pourtant, j’ai dormi longtemps !

Tant pis !

A demain ?

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Toute la nuit dernière, j’ai rêvé d’images vives, colorées, au relief extra-naturel : le jardin était devenu une caricature de nature vigoureuse dont chaque partie – feuilles des arbres, sol, lichen sur les murs – dégageait une présence magnétique. A mon réveil, j’ai ouvert des yeux nouveaux. Tout avait plus de matière, plus de sens. Chaque brin d’herbe semblait revendiquer son droit à se dresser vers la lumière, d’un puissant élan né dans sa souche, chaque oiseau commençait une longue journée de combat pour sa survie et celle des siens, entre proies à trouver et prédateurs à esquiver, chaque fourmi allait accepter de porter sur son dos la responsabilité de l’entière colonie…

Descendant à la cave vers midi, j’aperçus du coin de l’œil un mouvement sur le sol. C’était un cétoine doré, un très bel insecte habituellement, mais qui paraissait terne dans la faible lumière qui régnait là, et semblait se mouvoir avec beaucoup de difficulté. En m’accroupissant pour le regarder de plus près, je compris son problème. Il avait dû échapper de justesse à une toile d’araignée, car il était encore aux trois quarts ligoté par de poussiéreux lambeaux de toile. Seules ses pattes avant étaient libres, et c’est dans cet état qu’il prenait la fuite, se guidant sur la lumière du jour tombant du soupirail.

Je pris l’animal dans la main, en attrapant l’une de ses plus grosses traînes de toile d’araignée et en le déposant délicatement dans ma paume. Un curieux déshabillage commença alors, et nous le fîmes à deux. Je tirais doucement les fils d’un côté, tandis que le cétoine se dégageait de l’autre. La toile était très collante et donnait l’impression d’un voile de saleté sur la carapace de l’insecte, mais lorsque j’eus retiré ce filet grisâtre, toute la beauté des élytres apparut. Des reflets verts ou or selon l’inclinaison de la faible lumière faisaient reluire la surface bombée. La libération des pattes ainsi que d’une antenne fut la partie la plus risquée, car je n’osais tirer trop fort, de peur de tordre ou d’arracher les fins membres dentelés. Heureusement, le cétoine termina lui-même sa toilette, en frottant les unes contre les autres ses pattes et en confectionnant avec ce déchet une pelote qu’il repoussa plus loin dans le creux de ma main. Le sauvetage était presque terminé. Le cétoine et moi étions prêts à sortir.

L’une portant l’autre, nous grimpâmes l’escalier de la cave et débouchâmes au dehors. La lumière du soleil frappa l’insecte dans ma main, le transformant en une pépite d’or bien lustrée. Je tendis le bras. L’insecte terminait de brosser ses antennes et je restai quelques seconde immobile, bras à l’horizontale devant moi, à le regarder faire. Il scintillait en vert et or au moindre de ses mouvements. Enfin satisfait de son état, il fit quelques pas, avança jusqu’à l’extrémité de mon doigt, ouvrit ses ailes et s’envola dans un vrombissement sonore. Une joie très pure éclaira mon coeur à cette seconde, tellement le spectacle était joli et mon action récompensée. Je regardai le cétoine tanguer dans les airs jusqu’à ce qu’il eut disparu derrière un arbuste, et retournai à ma cave le sourire aux lèvres…

J’avais gagné ma journée !

On peut dire que je suis seule, puisqu’il n’y a personne avec moi, si j’excepte le chemineau que j’ai revu hier. Seule, oui…. et non.

Aujourd’hui, le fait d’avoir passé une longue journée sans voir ni parler à personne a déconnecté quelque chose en moi, et permis à ce qui était dessous de s’ouvrir au monde. Ainsi, ce matin, je dégageais soigneusement et lentement des pieds de vigne que je venais de découvrir derrière les hautes herbes du potager, le long du muret qui le délimite. Sans les longs sarments qui s’appuyaient sur les graminées jaunes et les ligotaient de vert tendre, je ne me serais pas aperçue de leur présence. Mais à présent que je les voyais, je remarquais aussi que leurs pieds étaient étouffés sous les herbes, et que les minuscules grappes en formation étaient perdues en plein milieu, menaçant de pourrir avant même d’avoir pu mûrir.

J’ai donc été chercher la vieille faucille trouvée dans le petit abri de jardin, et je me suis mise au travail, à genoux, pour couper les herbes au ras du sol sans abîmer la vigne entremêlée. Le nez sur mon travail, je prenais bien soin d’utiliser la faucille comme je l’avais vu faire dans un reportage à la télé. C’était un reportage sur des pâturages minuscules en Roumanie, qui nourrissent des bêtes dont la viande est considérée comme la meilleure d’Europe…. je crois que la façon dont on les élève ne correspond pas aux normes européennes – je ne sais plus pourquoi -, et le reportage disait qu’ils devraient se garder pour eux leur bonne viande… mais c’est une autre histoire. Ce dont je me souvenais en ce moment, c’était que l’herbe des pâturages était coupée deux fois dans la saison avec des faucilles, et apportée ainsi au bétail qui était tenu dans des prés de moins grande valeur. On ne les laissait pas piétiner ni déposer des bouses dans ce terrain magique… Tout en laissant vagabonder mes pensées je m’appliquais à faire le geste de ces éleveurs des hauts plateaux roumains, geste souple et efficace, qui sciait d’un coup unique la poignée d’herbe fermement maintenue par l’autre main. Petit à petit mes yeux ont commencé à voir ce qui était devant moi, et soudain j’ai vu. Tout un petit peuple silencieux et discret existait aux alentours : je repérais des escargots – rayés, jaune pâle, ocre rouge ou bruns et gris… et même de gros escargots de Bourgogne à la coquille blanc sale – de petites araignées, des fourmis, des chenilles, etc. etc. Je l’ai dit, j’allais lentement, n’espérant pas la fin de la rangée, mais profitant de ce que je n’avais aucun horaire à respecter, et prenant plaisir à manier cet outil qui avait l’air d’avoir déjà abondamment servi. Cette relaxation a sans doute joué dans cette « révélation ».

Après mes yeux, ce fut au tour de mes oreilles de s’ouvrir. Une foule d’oiseaux de différentes espèces vaquaient à leurs activités en sons et musiques au-dessus de ma tête : certains se faisaient la cour, d’autres se pourchassaient dans les airs, ceux-là lançaient un cri d’avertissement, les derniers que sais-je ? Puis, toujours penchée sur ma faucille, les herbes et la vigne, j’ai entendu le froissement des hautes herbes sèches traversées par un petit vent irrégulier, celui des feuilles des arbres de la forêt, long murmure profond comme les vastes bois, le petit crépitement d’une cosse de pois vivace qui explose, projetant ses graines au loin et tortillant son enveloppe divisée en deux, comme un serpentin de fête… J’entendais pourtant bien avant, mais je ne faisais pas le lien entre ses sons de la nature et les existences qui les provoquaient. Tout à coup, je prenais conscience des êtres vivants autour de moi, et du fait que j’étais en plein milieu d’une journée bien occupée pour toutes ces créatures.

Faisant alors une pause dans mon nettoyage de vigne, je levai les yeux et m’assis par terre. Je regardai passer des papillons – plusieurs sortes, là aussi : de petits marrons, de plus grands marqués de rouge, de grands bruns et blanc avec un fascinant reflet irisé violet au soleil, de minuscule roux vif… Sur une feuille de vigne tout juste dégagée, une grosse mouche faisait sa toilette : sa tête pivotait sur son axe tandis que ses pattes avant passait d’arrière en avant sur ses yeux démesurés. Un peu plus loin, une grosse libellule jaune était perchée sur le sommet d’un tuteur, au-dessus de mes semis de haricots. Sous le pont de mes jambes repliées, une limace orange fuyait à la vitesse de dix mètres par heure…

Je comprenais enfin. J’étais au milieu d’une vie intense, et je m’étais crue seule ? Quel aveuglement. Tout ce qui était autour de moi était vivant : l’herbe, la vigne, les insectes et les escargots, les oiseaux là-haut… chacun avait sa vie, ses urgences, ses drames peut-être, et je ne le savais pas…

Après cette expérience, ma vision a changé. Je me croyais seule car j’étais loin de ma famille, de mes amis, de mon entourage habituel. Maintenant je réalise que, bien que je sois loin des humains, je ne suis pas seule dans mon jardin. En fait, j’ai une foule de colocataires et je viens seulement de le réaliser ! J’espère que, maintenant que je ne les ignore plus, nous pourrons mieux nous connaître, et bien nous entendre… C’est amusant, un soupçon de timidité m’envahit. Serai-je à la hauteur ?

A demain ?

Le vagabond est de retour. Il était déjà venu au printemps dernier, lorsque je n’étais pas encore installée ici. J’explorais la maison pendant que mon futur vendeur terminait la rénovation de la salle-de-bain (il est plombier de son état, mais bricoleur universel de nature). Depuis le fond du placard ou je fouillais, j’entendis quelques mots indistincts, suivis par la voix de l’artisan, plus douce et hésitante que d’habitude : « Ah, c’est très joli, mais je ne pense pas que ça puisse intéresser… désolé… »

– …n’ptit panier ? r’gard, ‘est bien çui-là… insista la voix inconnue.

– Oui, je ne dis pas le contraire, mais vous savez, on a tout ce qu’il faut… répondit mon vendeur.

Piquée par la curiosité, ou par ma fascination de toujours pour tout ce qui est plus ou moins romanichel, itinérant et nomade, je surgis alors en interrompant les refus polis :

– Attendez, je voudrais voir !.. Bonjour monsieur, alors, vous faites des paniers ?

– Oui ! N’ ptits paniers, comme ça…

Et il me tend un très joli panier rond d’osier, mariant l’osier noir et le blanc. Et il me fait l’article. Nota : la première fois que j’ai rencontré le vagabond, je ne comprenais pas une phrase sur cinq. J’ai bien progressé depuis.

– L’est joli, p’tit panier. T’fais provisions, ‘ec ça. T’ramasses ‘é pommes ! ‘t’plaît, hein !

Il parlait sur un ton enthousiaste et brusque. Tout était affirmatif dans ses phrases, même les questions.

– Oh oui, il est très joli, m’extasiais-je presque totalement honnêtement, car le panier avait vraiment ce petit je-ne-sais-quoi dont auraient raffolé les magazines de déco.

Mais du coin de l’œil je détaillais mon vis-à-vis. L’homme était à peu près de ma taille, donc environ 1,60 m. Il avait les cheveux châtain et feutrés, qui se tenaient drôlement, presque à l’horizontale. Un lambeau de tissu-éponge noué en bandeau sur son front retenait le tout loin de ses yeux. Son regard marron foncé était très direct et il ne cillait pas, ce qui lui donnait un air très insistant, presque gênant. Il avait sur lui des couches superposées de vêtements usagés. Ses mains étaient grandes et semblaient fortes, ses ongles et ses doigts semblaient plus teints que sales. Le travail de l’osier, peut-être ? Il était surtout accompagné par une extraordinaire bicyclette où tout son atelier était embarqué : sur le porte-bagages, deux fagots d’osier, un sombre, un clair, qui donnait au vélo une envergure d’à peu près deux mètres cinquante. Par-dessus, et sur le guidon, une demi-douzaine de paniers ronds étaient fixés par leur anse. Un énorme tas indéterminé, mais où je distinguais des vêtements et une couverture, était fixé sur le cadre et la selle. Je ne voyais pas les pédales.

J’ai fini par lui acheter un panier et lui ai encore passé commande d’un autre ouvrage, une caisse d’osier qui pourrait me servir à poser des bûches près du poêle (la maison est chauffée au bois… il y a tout le nécessaire dans le jardin !). Il m’apporta le panier terminé la semaine suivante, et me demanda en même temps si je n’avais pas de vieux pulls à lui donner. Plongeant dans le fatras du mort que je n’avais pas encore trié (je parle du propriétaire précédent à mon vendeur), je saisis l’occasion de me débarrasser de ces vêtements sans me déplacer, et fis un heureux. Le vagabond m’expliqua qu’il devait repartir, mais qu’il repasserait pour me remercier en me donnant un « tout p’tit panier » qu’il ferait pour moi. La fidélisation du client n’est pas l’exclusivité des grandes surfaces !

C’est aujourd’hui qu’il est repassé. Il m’a d’abord demandé des nouvelle de la caisse à bois. J’en ai eu pas mal l’usage ce printemps, il a fait tellement mauvais ! et je lui ai certifié qu’elle était très belle et que j’en étais très contente.

Il a alors sorti de derrière son dos un minuscule panier, adorable, dont le fond ne débordait pas de ma paume quand je l’ai posé sur ma main.

– Tiens, s’pou toi, pass’ke toi t’gentille, toi, j’te fais tout p’tit panier…. (j’ai mis longtemps à comprendre cette phrase, mais heureusement il s’est répété plusieurs fois)

– Oh merci…

Je le regardais sous toutes les coutures en essayant d’imaginer à quoi il pourrait servir. Le vagabond me proposa son idée :

– T’y met d’fleurs !

– Des fleurs, vous croyez ? mmm…

– Oui, t’mets des fleurs, pou’ faire joli !

Le spectre du magazine de décoration – de luxe – refit son apparition. Soudain j’eus une meilleure idée :

– Ou des tout petits fruits… des fraises des bois !

Silence et regard étonné en face de moi. Je repris :

– Mais oui, un panier pour fraises des bois ! … Vous savez que j’en ai ? Vous les avez vues ? Vous en voulez ?

Le vagabond dit un vague « Ah oui, ‘raises d’bois… t’en as ? » Et me suivit dans le potager où j’étais partie depuis le début de ma dernière phrase. Mon parterre de fraises des bois fit son petit effet. Accroupis au milieu du miracle, on se gobergea avec un bel ensemble, puis le vagabond  décida :

– Allez, on remplit t’p’tit panier !

Et nous fîmes une cueillette consciencieuse. J’en ai stocké bien plus aujourd’hui que j’en ai mangé, à l’inverse de mon habitude. Le fait de se savoir observée, sans doute.

Pendant la cueillette, on parla. Le vagabond n’est pas un romanichel, un tzigane. Quand je lui ai posé la question, il a eu un petit « tss ! » méprisant. Il est juste un vagabond, tout seul. Avec des papiers bien compliqués à gérer, surtout lorsqu’il doit se rendre à des rendez-vous de contrôle et qu’il ne sait pas exactement quel jour on est… ni lire. Il interrompait fréquemment notre conversation pour me donner des recommandations : « ‘tention, p’têtre vipères, attention » disait-il en approchant doucement la main des fraises à ras de sol. Ou encore, alors que j’avais remarqué un papillon qui essayait ses jeunes ailes trop près de nous sur le sol et que je le poussais gentiment vers le côté : « C’pas bon, ça, donne la gale ! » Je lui ai dit que j’en touchais tout le temps et que je n’avais jamais eu la gale, mais il n’a pas eu l’air de me croire….

Enfin, il m’a fait un long discours sur les « voyous » qui rôdaient dans les bois (« T’font du mal ! Pour rien !! ») et me répéta au moins dix fois de ne pas me promener toute seule loin de chez moi. Je lui en fis la promesse. Facile promesse, puisque je ne sors pas de chez moi. Ce qui ne m’empêche pas de le prendre au sérieux, et ce soir, alors que le noir est retombé tout autour de la maison, j’imagine des « voyous » cheminer de-ci delà dans la forêt, cherchant le mauvais coup et l’innocente cruche qui aurait la mauvaise idée de vouloir contempler la nature, seule, en pleine forêt, au milieu de la nuit…. Dommage, j’aurais bien…. Mais bref !

En résumé : j’étais donc seule dans mon jardin, loin de tout, avec un vagabond parfaitement inconnu à l’air louche, et je lui promettais de ne pas parler aux inconnus seule dans les bois…. Allez savoir !

A demain ?

panier

3 juillet. 

Il a plu, par intermittence, toute la journée. Je suis sortie, par intermittence moi aussi.

Comme je suis contente d’avoir tondu hier !

C’est curieux comme, à l’approche de la pluie, les oiseaux se taisent, comme les grenouilles hier soir… on dirait qu’ils écoutent d’où vient le vent, qu’ils calculent quand viendra la pluie. Eux aussi semblent interrompus dans leurs activités quand il pleut. Pas tous, cependant. Les tourterelles continuent à roucouler comme si de rien n’était, et une ou deux espèces de passereaux, très haut dans le ciel, poussent leurs cris malgré les gouttes.

Moi, je suis comme la plupart des oiseaux, je me tais quand il pleut.

J’ai tout de même réussi à suspendre mon hamac dans l’angle de la maison (elle est en forme de L), et à y rester une demi-heure, entre deux averses. Victoire ! Et pourtant, alors que je m’accroche encore à ce genre de « performance » qui marque beaucoup ma vie parisienne, cette volonté de « réussir » ma journée, un nouveau sentiment m’arrive… vanitas vanitatis ! J’ai encore du mal à mettre le doigt dessus… il faut dire que depuis mon arrivée, il m’arrive souvent de « nouveaux sentiments » ! C’est une sorte de mépris envers les efforts que l’on fait d’habitude pour « faire quelque chose de sa journée », pour « remplir bien son temps ». Si je lâchais prise, un tout petit peu, peut-être que le temps viendrais à moi tout seul, et les choses qui l’accompagnent me rempliraient sans que j’aie quoi que ce soit à faire ? Il me viens de drôles d’idées, lorsque je suis toute seule (ce qui ne m’arrive JAMAIS d’habitude) ! Demain je me laisserai porter par les évènements, sans planifier du tout ma journée et mes envies. Peut-être même que je ne regarderai plus l’heure… Je me demande si ce que je viens d’écrire peut s’apparenter à de la planification… Alors, bref, coupons, j’arrête là pour ce soir, au lit tout le monde !

Oh, j’allais oublier ! Dans le potager, pendant que j’allais cueillir mes « fraises d’apéritif et de dessert » (j’assume ainsi le fait de ne pas pouvoir me retenir de dévorer la moitié de ma récolte sur pied, lorsque je vais chercher les fraises avant le déjeuner), que disais-je ? Ah oui : j’ai vu un jeune hérisson, pas plus long que ma main. Je me suis accroupie près de lui et lui ai parlé (l’avantage d’être loin du monde est qu’on peut poser des questions à un hérisson sans être considérée comme folle par les voisins zyeutant à travers a haie…). Il ne s’est pas mis en boule, mais son souple petit nez a beaucoup remué dans ma direction. Et à peine avais-je tourné le dos pour retourner à mes fraises qu’ils s’est glissé sous les hautes herbes. Je pense que la pluie, qui a fait sortir des escargots et des limaces en pagaille, lui a donné envie de partir en chasse, malgré ses mœurs nocturnes…

Voilà. Depuis aujourd’hui, j’ai donc une vie sociale dans mon jardin. J’ai parlé à un hérisson. Grand jour.

Premier juillet.

Je suis arrivée ! A peine débarquée, mon humeur sombre d’avant-hier s’est volatilisée, proprement terrassée par l’évident bonheur d’être ici. Que dire ? Les oiseaux chantent, il fait beau – enfin ! – et tout le jardin resplendit au soleil. Juste pour moi ! C’est le paradis !

Il faut que je commence par raconter comment j’ai fait l’acquisition de ce jardin, et de la maison, bien qu’elle soit secondaire en importance. Il y a quelques semaines, déprimée par les nouvelles et en colère contre les politiques, les banques, et tout le « système » en général, j’ai décidé d’utiliser mes économies pour m’offrir un endroit où il ferait bon vivre. Parce que Paris, le bruit, la promiscuité et l’air qui pue, ça va un moment. Quant aux économies, étant donnée la conjoncture actuelle, je me suis dit qu’il valait mieux les utiliser tant qu’elles existaient encore… sans parler du fait que je devrais sans doute bientôt abandonner ma vie parisienne si je voulais pouvoir manger ET dormir sous un toit.

Depuis quelques week-ends, je parcourais donc les annonces et les routes à la recherche de mon bonheur. Faisant une pause dans la brasserie centrale d’un gros bourg, j’entendis une conversation qui me fit tendre l’oreille. Le patron, derrière le bar, s’adressait à un homme auquel il venait de servir un café, lui demandait ce qu’il allait faire de son nouvel héritage. L’homme, qui avait l’air fatigué et découragé, lui répondit qu’il souhaitait vendre au plus vite, et ajouta que le jardin était trop grand pour lui, qu’il n’aimait pas l’isolement de la maison, et que dès qu’il aurait terminé de refaire à neuf la salle de bains, il mettrait la propriété en vente.

– Vous refaites la salle de bains ? demanda le patron, l’air étonné.

– Oui, vous savez… c’est là que mon oncle…

– Ah ? D’accord, je ne savais pas. Et, donc, refaire la salle de bains ? Elle était… ancienne ? ajouta le patron mine de rien.

– Non, pas trop, répondit l’héritier. Mais, apparemment, il s’est passé pas mal de temps avant que… vous savez, qu’on ne le trouve. Et il était dans son bain quand c’est arrivé.

– Ah, dans son bain ?… d’accord ! Ça doit vous faire du tracas, tout ça, les travaux, les déplacements, alors que vous n’êtes pas d’ici…

– Un peu, mais ça ne va pas m’en faire longtemps. J’ai presque terminé. Dans huit, dix jours je mets en vente et on n’en parlera plus !

C’est à cet instant que je me suis glissée dans la conversation. Quelques phrases d’explication, une rapide description de la propriété et de ses environs, et l’héritier et moi sommes partis, bras dessus bras dessous, pour aller voir ce fameux bien à céder.

Coup de foudre. C’est une ancienne maison forestière, jolie et bien proportionnée, au milieu d’une grande clairière, elle-même dans une splendide forêt de chênes, charmes et érables. Le terrain fait plusieurs hectares et le premier voisin est à plus d’un kilomètre. Dire que l’endroit est tranquille est un euphémisme. Il y a un petit étang quelque part, que nous n’avons pas pu voir ce jour-là, à cause des ronces et des jeunes arbres qui avaient poussé partout. Le jardin était rendu à l’état sauvage. L’héritier m’expliqua que son oncle n’avait jamais vraiment entretenu le terrain, à part un coin ensoleillé où il avait fait son potager (disparu sous les herbes, lui aussi). Les parfums d’humus et d’herbe fraîche, soulevés par le soleil de cette fin d’après-midi de printemps, les chants des oiseaux, l’ambiance particulière des sous-bois où la lumière perçait encore à travers le vert tendre des jeunes feuilles… l’ensemble comme le particulier me séduisirent en un tournemain.

Faisant semblant de froncer le nez devant les broussailles et rappelant discrètement l’histoire de  la mort de l’oncle entendue au café, j’ai obtenu un prix incroyablement bas pour la propriété. L’héritier avait l’air ravi de se débarrasser si vite de tout ça, et nous nous sommes entendus rapidement sur le choix d’un notaire et des conditions : il me laissait les meubles, dont beaucoup étaient hors d’usage, et terminait la salle de bains. Le tri du grand fatras et les voyages à la déchèterie étaient à ma charge, ainsi que les taxes et factures de l’année en cours.

Quelques semaines plus tard, j’étais l’heureuse propriétaire de mon paradis. Le mois de mai et de juin me permirent de m’installer et de tailler à la machette – non, j’exagère… mais peu – des sentiers pour parcourir mon territoire. J’ai pu voir le petit étang, moitié au soleil, moitié à l’ombre. J’ai trouvé les restes du potager… j’ai inauguré la salle de bains toute neuve. J’ai acheté une tondeuse. J’ai dégagé un cabanon dont j’ai eu du mal à ouvrir la porte, mais qui m’a révélé des trésors de vieux outils, de pots de terre, de ficelle de lieuse, et autre bazar très utile. Economies sur les outils ! (à part la tondeuse)

Et aujourd’hui, ce sont mes premières vacances dans MON jardin. J’ai l’impression de débarquer sur une île déserte. Robinson Crusoë n’a qu’à bien se tenir, je pars à la conquête de ma jungle !

Ce soir je suis un peu fatiguée. Que puis-je raconter sur cette première journée ? Je suis arrivée en milieu d’après-midi. Il faisait très beau. J’entendais les grenouilles depuis le seuil de la maison. J’ai fait une longue promenade dans tous mes sentiers, et je me suis enivrée des odeurs qui n’étaient pas celles du métro, ni des trottoirs, ni des boutiques. Il y avait, à un certain endroit, une odeur de charogne, pas suffisamment forte pour être incommodante, mais nette tout de même. Je n’ai pas trouvé la carcasse. J’ai senti aussi, dans le bois, une forte odeur de musc, chaud caramel un peu brûlé. Odeur délicieuse. Et ce sol vivant, et ces végétaux dont la transpiration sent bon (souvenir amusé du RER de ce matin, en contre-exemple). En arrivant au bord de l’étang, j’ai aperçu un petit serpent s’enfonçant sous l’eau, et les grenouilles se sont tues, puis ont recommencé à chanter après que je sois restée immobile quelques minutes. Il y a des têtards dans l’eau…

A demain ?

Bientôt les vacances. Plus que deux jours et je pars. J’ai tellement hâte que j’ai du mal à rester ici, mentalement, sachant que là-bas m’attend déjà. Ou plutôt,  c’est moi qui l’attend. Le jardin.  Le   Jardin   …

Foin, fi et tout le reste de cette crise qui nous empêche de vivre, de « c’est de pire en pire, de toute façon » et autres « il n’y a pas d’argent pour ça »… Fini de regarder le monde par la triste lunette que notre monde nous impose. L’absurde qui règne partout me fatigue, et j’ai peur de voir arriver le moment où, résignée, je l’accepterais.

En outre, le temps n’est peut-être pas loin où les vacances ne pourront plus être prises. Ce luxe est depuis longtemps passé dans les habitudes, mais vivre sur les réserves – ce que sont concrètement les vacances – reste du domaine de l’extraordinaire, je ne l’oublie pas. Profiter des périodes d’abondance pour accumuler des provisions est courant dans le monde animal, mais cela a lieu en prévision des mauvais jours, pas pour le loisir. La vie est en jeu, non le simple bien-être. L’abondance est-elle terminée ? Oui. Les réserves ont-elles été accumulées à temps ? Mmm…. Prendre des vacances alors que le manque se fait déjà sentir est-il raisonnable ? La réponse ne m’intéresse pas. Ce dont je suis sûre, c’est que c’est maintenant ou jamais !

Mon point de vue, cet été, va changer. Pendant autant de semaines que je pourrai me le permettre (qu’on me le permettra ?) je serai au jardin, dans tous les sens du terme. Je veux réapprendre à voir le monde tel qu’il est, en faisant abstraction quelque temps de tout ce grouillis de société humaine sur-industrialisée qui en occulte la majeure partie. Je veux me souvenir que le monde est beau, et non parce qu’on me le dit, mais parce que je le vois et le ressens.

Je tiendrai ce journal tant que j’en aurai besoin et envie… qui aime me lire me suive !

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