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On peut dire que je suis seule, puisqu’il n’y a personne avec moi, si j’excepte le chemineau que j’ai revu hier. Seule, oui…. et non.

Aujourd’hui, le fait d’avoir passé une longue journée sans voir ni parler à personne a déconnecté quelque chose en moi, et permis à ce qui était dessous de s’ouvrir au monde. Ainsi, ce matin, je dégageais soigneusement et lentement des pieds de vigne que je venais de découvrir derrière les hautes herbes du potager, le long du muret qui le délimite. Sans les longs sarments qui s’appuyaient sur les graminées jaunes et les ligotaient de vert tendre, je ne me serais pas aperçue de leur présence. Mais à présent que je les voyais, je remarquais aussi que leurs pieds étaient étouffés sous les herbes, et que les minuscules grappes en formation étaient perdues en plein milieu, menaçant de pourrir avant même d’avoir pu mûrir.

J’ai donc été chercher la vieille faucille trouvée dans le petit abri de jardin, et je me suis mise au travail, à genoux, pour couper les herbes au ras du sol sans abîmer la vigne entremêlée. Le nez sur mon travail, je prenais bien soin d’utiliser la faucille comme je l’avais vu faire dans un reportage à la télé. C’était un reportage sur des pâturages minuscules en Roumanie, qui nourrissent des bêtes dont la viande est considérée comme la meilleure d’Europe…. je crois que la façon dont on les élève ne correspond pas aux normes européennes – je ne sais plus pourquoi -, et le reportage disait qu’ils devraient se garder pour eux leur bonne viande… mais c’est une autre histoire. Ce dont je me souvenais en ce moment, c’était que l’herbe des pâturages était coupée deux fois dans la saison avec des faucilles, et apportée ainsi au bétail qui était tenu dans des prés de moins grande valeur. On ne les laissait pas piétiner ni déposer des bouses dans ce terrain magique… Tout en laissant vagabonder mes pensées je m’appliquais à faire le geste de ces éleveurs des hauts plateaux roumains, geste souple et efficace, qui sciait d’un coup unique la poignée d’herbe fermement maintenue par l’autre main. Petit à petit mes yeux ont commencé à voir ce qui était devant moi, et soudain j’ai vu. Tout un petit peuple silencieux et discret existait aux alentours : je repérais des escargots – rayés, jaune pâle, ocre rouge ou bruns et gris… et même de gros escargots de Bourgogne à la coquille blanc sale – de petites araignées, des fourmis, des chenilles, etc. etc. Je l’ai dit, j’allais lentement, n’espérant pas la fin de la rangée, mais profitant de ce que je n’avais aucun horaire à respecter, et prenant plaisir à manier cet outil qui avait l’air d’avoir déjà abondamment servi. Cette relaxation a sans doute joué dans cette « révélation ».

Après mes yeux, ce fut au tour de mes oreilles de s’ouvrir. Une foule d’oiseaux de différentes espèces vaquaient à leurs activités en sons et musiques au-dessus de ma tête : certains se faisaient la cour, d’autres se pourchassaient dans les airs, ceux-là lançaient un cri d’avertissement, les derniers que sais-je ? Puis, toujours penchée sur ma faucille, les herbes et la vigne, j’ai entendu le froissement des hautes herbes sèches traversées par un petit vent irrégulier, celui des feuilles des arbres de la forêt, long murmure profond comme les vastes bois, le petit crépitement d’une cosse de pois vivace qui explose, projetant ses graines au loin et tortillant son enveloppe divisée en deux, comme un serpentin de fête… J’entendais pourtant bien avant, mais je ne faisais pas le lien entre ses sons de la nature et les existences qui les provoquaient. Tout à coup, je prenais conscience des êtres vivants autour de moi, et du fait que j’étais en plein milieu d’une journée bien occupée pour toutes ces créatures.

Faisant alors une pause dans mon nettoyage de vigne, je levai les yeux et m’assis par terre. Je regardai passer des papillons – plusieurs sortes, là aussi : de petits marrons, de plus grands marqués de rouge, de grands bruns et blanc avec un fascinant reflet irisé violet au soleil, de minuscule roux vif… Sur une feuille de vigne tout juste dégagée, une grosse mouche faisait sa toilette : sa tête pivotait sur son axe tandis que ses pattes avant passait d’arrière en avant sur ses yeux démesurés. Un peu plus loin, une grosse libellule jaune était perchée sur le sommet d’un tuteur, au-dessus de mes semis de haricots. Sous le pont de mes jambes repliées, une limace orange fuyait à la vitesse de dix mètres par heure…

Je comprenais enfin. J’étais au milieu d’une vie intense, et je m’étais crue seule ? Quel aveuglement. Tout ce qui était autour de moi était vivant : l’herbe, la vigne, les insectes et les escargots, les oiseaux là-haut… chacun avait sa vie, ses urgences, ses drames peut-être, et je ne le savais pas…

Après cette expérience, ma vision a changé. Je me croyais seule car j’étais loin de ma famille, de mes amis, de mon entourage habituel. Maintenant je réalise que, bien que je sois loin des humains, je ne suis pas seule dans mon jardin. En fait, j’ai une foule de colocataires et je viens seulement de le réaliser ! J’espère que, maintenant que je ne les ignore plus, nous pourrons mieux nous connaître, et bien nous entendre… C’est amusant, un soupçon de timidité m’envahit. Serai-je à la hauteur ?

A demain ?

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