Premier juillet.

Je suis arrivée ! A peine débarquée, mon humeur sombre d’avant-hier s’est volatilisée, proprement terrassée par l’évident bonheur d’être ici. Que dire ? Les oiseaux chantent, il fait beau – enfin ! – et tout le jardin resplendit au soleil. Juste pour moi ! C’est le paradis !

Il faut que je commence par raconter comment j’ai fait l’acquisition de ce jardin, et de la maison, bien qu’elle soit secondaire en importance. Il y a quelques semaines, déprimée par les nouvelles et en colère contre les politiques, les banques, et tout le « système » en général, j’ai décidé d’utiliser mes économies pour m’offrir un endroit où il ferait bon vivre. Parce que Paris, le bruit, la promiscuité et l’air qui pue, ça va un moment. Quant aux économies, étant donnée la conjoncture actuelle, je me suis dit qu’il valait mieux les utiliser tant qu’elles existaient encore… sans parler du fait que je devrais sans doute bientôt abandonner ma vie parisienne si je voulais pouvoir manger ET dormir sous un toit.

Depuis quelques week-ends, je parcourais donc les annonces et les routes à la recherche de mon bonheur. Faisant une pause dans la brasserie centrale d’un gros bourg, j’entendis une conversation qui me fit tendre l’oreille. Le patron, derrière le bar, s’adressait à un homme auquel il venait de servir un café, lui demandait ce qu’il allait faire de son nouvel héritage. L’homme, qui avait l’air fatigué et découragé, lui répondit qu’il souhaitait vendre au plus vite, et ajouta que le jardin était trop grand pour lui, qu’il n’aimait pas l’isolement de la maison, et que dès qu’il aurait terminé de refaire à neuf la salle de bains, il mettrait la propriété en vente.

– Vous refaites la salle de bains ? demanda le patron, l’air étonné.

– Oui, vous savez… c’est là que mon oncle…

– Ah ? D’accord, je ne savais pas. Et, donc, refaire la salle de bains ? Elle était… ancienne ? ajouta le patron mine de rien.

– Non, pas trop, répondit l’héritier. Mais, apparemment, il s’est passé pas mal de temps avant que… vous savez, qu’on ne le trouve. Et il était dans son bain quand c’est arrivé.

– Ah, dans son bain ?… d’accord ! Ça doit vous faire du tracas, tout ça, les travaux, les déplacements, alors que vous n’êtes pas d’ici…

– Un peu, mais ça ne va pas m’en faire longtemps. J’ai presque terminé. Dans huit, dix jours je mets en vente et on n’en parlera plus !

C’est à cet instant que je me suis glissée dans la conversation. Quelques phrases d’explication, une rapide description de la propriété et de ses environs, et l’héritier et moi sommes partis, bras dessus bras dessous, pour aller voir ce fameux bien à céder.

Coup de foudre. C’est une ancienne maison forestière, jolie et bien proportionnée, au milieu d’une grande clairière, elle-même dans une splendide forêt de chênes, charmes et érables. Le terrain fait plusieurs hectares et le premier voisin est à plus d’un kilomètre. Dire que l’endroit est tranquille est un euphémisme. Il y a un petit étang quelque part, que nous n’avons pas pu voir ce jour-là, à cause des ronces et des jeunes arbres qui avaient poussé partout. Le jardin était rendu à l’état sauvage. L’héritier m’expliqua que son oncle n’avait jamais vraiment entretenu le terrain, à part un coin ensoleillé où il avait fait son potager (disparu sous les herbes, lui aussi). Les parfums d’humus et d’herbe fraîche, soulevés par le soleil de cette fin d’après-midi de printemps, les chants des oiseaux, l’ambiance particulière des sous-bois où la lumière perçait encore à travers le vert tendre des jeunes feuilles… l’ensemble comme le particulier me séduisirent en un tournemain.

Faisant semblant de froncer le nez devant les broussailles et rappelant discrètement l’histoire de  la mort de l’oncle entendue au café, j’ai obtenu un prix incroyablement bas pour la propriété. L’héritier avait l’air ravi de se débarrasser si vite de tout ça, et nous nous sommes entendus rapidement sur le choix d’un notaire et des conditions : il me laissait les meubles, dont beaucoup étaient hors d’usage, et terminait la salle de bains. Le tri du grand fatras et les voyages à la déchèterie étaient à ma charge, ainsi que les taxes et factures de l’année en cours.

Quelques semaines plus tard, j’étais l’heureuse propriétaire de mon paradis. Le mois de mai et de juin me permirent de m’installer et de tailler à la machette – non, j’exagère… mais peu – des sentiers pour parcourir mon territoire. J’ai pu voir le petit étang, moitié au soleil, moitié à l’ombre. J’ai trouvé les restes du potager… j’ai inauguré la salle de bains toute neuve. J’ai acheté une tondeuse. J’ai dégagé un cabanon dont j’ai eu du mal à ouvrir la porte, mais qui m’a révélé des trésors de vieux outils, de pots de terre, de ficelle de lieuse, et autre bazar très utile. Economies sur les outils ! (à part la tondeuse)

Et aujourd’hui, ce sont mes premières vacances dans MON jardin. J’ai l’impression de débarquer sur une île déserte. Robinson Crusoë n’a qu’à bien se tenir, je pars à la conquête de ma jungle !

Ce soir je suis un peu fatiguée. Que puis-je raconter sur cette première journée ? Je suis arrivée en milieu d’après-midi. Il faisait très beau. J’entendais les grenouilles depuis le seuil de la maison. J’ai fait une longue promenade dans tous mes sentiers, et je me suis enivrée des odeurs qui n’étaient pas celles du métro, ni des trottoirs, ni des boutiques. Il y avait, à un certain endroit, une odeur de charogne, pas suffisamment forte pour être incommodante, mais nette tout de même. Je n’ai pas trouvé la carcasse. J’ai senti aussi, dans le bois, une forte odeur de musc, chaud caramel un peu brûlé. Odeur délicieuse. Et ce sol vivant, et ces végétaux dont la transpiration sent bon (souvenir amusé du RER de ce matin, en contre-exemple). En arrivant au bord de l’étang, j’ai aperçu un petit serpent s’enfonçant sous l’eau, et les grenouilles se sont tues, puis ont recommencé à chanter après que je sois restée immobile quelques minutes. Il y a des têtards dans l’eau…

A demain ?

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Bientôt les vacances. Plus que deux jours et je pars. J’ai tellement hâte que j’ai du mal à rester ici, mentalement, sachant que là-bas m’attend déjà. Ou plutôt,  c’est moi qui l’attend. Le jardin.  Le   Jardin   …

Foin, fi et tout le reste de cette crise qui nous empêche de vivre, de « c’est de pire en pire, de toute façon » et autres « il n’y a pas d’argent pour ça »… Fini de regarder le monde par la triste lunette que notre monde nous impose. L’absurde qui règne partout me fatigue, et j’ai peur de voir arriver le moment où, résignée, je l’accepterais.

En outre, le temps n’est peut-être pas loin où les vacances ne pourront plus être prises. Ce luxe est depuis longtemps passé dans les habitudes, mais vivre sur les réserves – ce que sont concrètement les vacances – reste du domaine de l’extraordinaire, je ne l’oublie pas. Profiter des périodes d’abondance pour accumuler des provisions est courant dans le monde animal, mais cela a lieu en prévision des mauvais jours, pas pour le loisir. La vie est en jeu, non le simple bien-être. L’abondance est-elle terminée ? Oui. Les réserves ont-elles été accumulées à temps ? Mmm…. Prendre des vacances alors que le manque se fait déjà sentir est-il raisonnable ? La réponse ne m’intéresse pas. Ce dont je suis sûre, c’est que c’est maintenant ou jamais !

Mon point de vue, cet été, va changer. Pendant autant de semaines que je pourrai me le permettre (qu’on me le permettra ?) je serai au jardin, dans tous les sens du terme. Je veux réapprendre à voir le monde tel qu’il est, en faisant abstraction quelque temps de tout ce grouillis de société humaine sur-industrialisée qui en occulte la majeure partie. Je veux me souvenir que le monde est beau, et non parce qu’on me le dit, mais parce que je le vois et le ressens.

Je tiendrai ce journal tant que j’en aurai besoin et envie… qui aime me lire me suive !

Au commencement, il n’y avait rien.

Comme ceci :

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Voilà.

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