Jour de courses ! Je réveille la voiture avant qu’elle ne s’enfonce un peu plus dans les hautes herbes, et je pars pour la GRANDE ville : 4500 habitants et un supermarché bien pourvu en tout ce qui fait mon fond de maison.

Sur la route, avant même de croiser la première voiture, c’est une poule faisane que je rencontre sur le bas-côté : elle semble attendre la bonne occasion pour traverser. Au moment où je passe, elle se dresse toute droite et tente de se mettre à l’écart, dans le tout petit couloir disponible entre la chaussée et une haie dense doublée de grillage. J’ai eu un instant de crainte : souvent, les faisans traversent juste au moment où la voiture arrive, peut-être parce que couper la route de l’ennemi au lieu de fuir vers l’arrière est un bon moyen pour le tromper et se sauver ?

Plus loin, ce qu’il reste d’un hérisson marque le bitume d’un petit relief hérissé de piquants au milieu d’une tache sombre. Lorsqu’on n’a que la solution de se mettre en boule pour éviter le danger, on ne peut survivre à un engin pesant plus d’une tonne… Quelques kilomètres après, c’est un petit éventail de plumes claires qui s’agite dans le vent depuis les herbes du bas-côté : la nuit dernière, une chouette a traversé au ras du sol et a été percutée par un véhicule, comme cela arrive souvent. Pourquoi ne volent-elles pas plus haut ? Là c’est de nouveau un hérisson, puis un lièvre, qui a sans doute tenté de tromper son poursuivant en zigzagant sur la route, devant lui… inefficace ! Et encore ici… et là. Mes vingt kilomètres de trajet jusqu’à mes semblables est jalonnée de ces cadavres d’animaux, morts pour n’avoir pas pu s’adapter au bouleversement de leur habitat par les humains.

Depuis mon siège conducteur derrière mon volant, je regarde le ruban de bitume et me souviens de la silhouette effrayée de la faisane, toute petite créature fragile face à la violence de cette tranchée dans son parcours. De quel droit, nous, humanité, avons-nous pu transformer aussi radicalement, aussi définitivement, l’espace commun de tous les vivants pour notre usage personnel, et au grand détriment des animaux ? Me voici tout à coup scandalisée par l’état de fait, et étonnée de ne m’en rendre compte qu’aujourd’hui.

Arrivée sur le parking du supermarché, je chasse ces noires pensées et je plonge dans le monde de l’homo inconsciens

Voilà que je me sens bizarre au milieu de mes semblables ! Ne suis-je pas trop atypique ? Il a fallu que je m’habille comme « avant » pour sortir dans le monde, et que j’abandonne les loques qui me font bon usage dans le jardin, ne craignant ni les taches, ni les déchirures. J’ai l’impression d’être dans un lieu surpeuplé (Pourtant, j’ai bien choisi le jour et l’heure, et il n’y a pas foule dans le magasin). Mon espace vital, ma « bulle », qui supportait il y a une douzaine de jours le métro aux heures de pointe sans broncher, se sent maintenant oppressé, concurrencé. Tout autour de moi, d’autres humains réclament leur place et prennent la mienne, en osant passer à moins de cinq mètres de moi !… C’est, je crois, et en outre, un problème de proportions qui me dérange. Pendant cette première semaine et demi de vacances, j’ai vu en permanence quelques tourterelles, quelques mésanges, un hérisson, une ou deux buses, quelques grenouilles et têtards… et j’étais la seule représentante de l’espèces humaine. Me voici tout à coup dans un univers marqué par une faute de goût criante : il n’y a que des humains et les animaux sont invisibles. Les plantes sont peu là non plus, et tout le terrain, tout le paysage est « anthropoformé », fait par l’Homme pour l’Homme.

Où est l’harmonie, où est l’équilibre ? Pourquoi a-t-on chassé toute vie de la nôtre ? Quel est ce crime qui passe inaperçu, le martyre imposé à tous ces peuples qui vivent aussi ici et à qui nous imposons nos mœurs barbares qui les excluent totalement… et totalitairement, les annihilent ?

Ouvrons les yeux ! Cette terre n’est pas à nous, nous devons la partager avec la faune, qui a autant de droit que nous à l’habiter. C’est terrible de faire partie de l’espèce la plus forte et la plus égoïste, qui n’a même pas prévu, dans les milliers de lois qui régissent nos vies, de laisser assez de place aux autres espèces pour qu’elles survivent autrement que dans une peur continuelle et une lutte quotidienne contre des idioties… comme des routes infranchissables.

Ce milieu n’est plus le mien. C’est un désert, laid et puant, rempli de personnes aveugles à leur environnement et inconscientes du mal qu’elles font.

Je fais mes courses rapidement, et fuis. Je suis en colère contre ma propre espèce, et anxieuse de retrouver mon nouveau milieu naturel… et les miens, au jardin.

Vivement demain !

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